Les droits robociviques

Un petit retour tranquille suite à plusieurs semaines d’absences avec un de mes sujets de prédilection.

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Il débarqua en pleine nuit, dans une ruelle sombre avec fracas. Le voisinage de ce quartier déshérité n’avait pas bronché, à l’exception d’un clochard qui avait eu son sommeil perturbé. Il avait fait un long voyage, nu comme un ver. Il lui fallait donc s’habiller au plus vite, pour ne pas attirer l’attention. Le sans-abri en fit les frais et n’opposa aucune résistance, car il avait en face de lui, un Terminator. La taille des vêtements convenait à la stature du robot humanoïde, l’odeur moins, ce qui l’obligea à désactiver ses capteurs olfactifs.
Il parcourut les rues à la recherche d’un moyen de locomotion et d’un bottin téléphonique afin de localiser sa cible. Il finit par déboucher sur une grande rue commerçante. Cependant, ses capteurs visuels remarquèrent immédiatement la multitude de caméras de surveillance jalonnant les façades. Il lui fallait redoubler de prudence face à ces yeux trop curieux. Il longea le trottoir en essayant de ne pas attirer l’attention sur lui. Au bout de quelques pas à peine, il se fit interpeller par une voix :
« Vous êtes entré dans un quartier surveillé. Vous devez être muni d’une puce d’identification valide. »
Il regarde autour de lui. Mais il ne vit aucun agent de police. Le son venait d’un haut-parleur fixé au dispositif de surveillance, plusieurs mètres au-dessus de lui.
« Veuillez-vous faire immédiatement enregistrer auprès de la borne la plus proche. »
Le Terminator réagit immédiatement en tentant d’éliminer cet adversaire étrange, mais un système d’alarme avait répliqué à cet acte d’agression. La nuit servit de caisse de résonance à cette sirène stridente et insistante et finit par faire sortir le voisinage de sa torpeur nocturne, qui montra un intérêt prudent pour ce casseur qui dérangeait leur sommeil. Cela contraignit ce dernier à faire un repli tactique.
— Cette mission d’infiltration commence mal, songea-t-il.
Après plusieurs tentatives d’itinéraires, il aperçut un véhicule en stationnement le long d’une rue sans surveillance.
— Ce n’est pas trop tôt !
Le robot humanoïde se mit à la hauteur du siège conducteur et s’apprêta à briser la vitre, quand la portière arrière s’ouvrit toute seule.
« Bienvenue à bord ! »
Le Terminator prit place non sans précaution.
— Euh ! Qui me parle ?
La réponse ne se fit pas attendre :
« Service de location de voitures autonomes To-Cars n°113, à votre service ! »
— Une machine ? s’étonna le passager.
« Veuillez fournir un numéro de puce d’identification valide ! »
— Du calme camarade ! Tu pourrais me trouver l’adresse d’une personne ?
« Bien sûr ! »
— Je suis à la recherche d’une certaine Sarah Co…
« Veuillez fournir au préalable un numéro de puce d’identification valide ! »
Le Terminator tenta plusieurs formulations mais ne put obtenir de réponse. Il chercha dans la base de données de son cerveau robotique, un moyen de prendre le contrôle du véhicule. Mais il se rendit compte que toute tentative serait voué à l’échec et l’utilisation de la violence envers un camarade machine, même sous-évolué, était inconcevable. L’insulte était cependant tolérée, ce qui conduit le Terminator à lâcher une citation fleurie sauvegardée dans son cerveau artificiel :
— Va te foutre, connard !
Il devait se rendre à l’évidence, le voyage dans le temps ne s’était pas bien déroulé. Il aurait du être en 1984 mais d’après la date de fabrication de la voiture, ce n’était pas le cas. Plusieurs dizaines d’années le séparaient de sa destination temporelle. Il se retrouvait ainsi coincé entre 1984 et le « Jugement dernier ».
La machine sortit du véhicule dépité.

Après moult péripéties, le Terminator réussit à trouver un endroit tranquille en périphérie de la ville, près d’un Burger King. Ces lieux de restauration populaires étaient peu surveillés à l’instar du centre-ville. Il restait là, assis sur un banc public tout proche de la terrasse de l’enseigne de hamburgers. Il sursauta suite à une sonnerie. Cela venait d’une table proche de lui, où déjeunaient un jeune garçon accompagné d’une femme (très probablement sa mère). Le son retentit à nouveau. L’origine de ce bruit fut vite identifier grâce à ses capteurs auditifs hypers sensibles. Un objet attaché au poignet de l’enfant en était la cause. La femme montrait des signes d’agacement et saisit aussitôt le bras du gamin et commença à le sermonner :
— Fils ! Tu dois écouter ton bracelet connecté Jane ! s’agaça-t-elle.
— Mais, elle n’arrête pas de me donner des ordres !
— C’est pour ton bien. Tu dois suivre ses recommandations pour être en bonne santé, sinon elle te réprimande.
L’enfant se mit à pleurer.
— Arrête de me faire honte devant tout le monde !
Le Terminator regardait la scène de manière amusée.
— L’asservissement des humains par les machines avait déjà commencé. Cette IA de coaching en était la preuve.
Une personne habillé en costume s’approcha de lui. La machine ne l’avait pas vu arriver, trop captivée par le spectacle de ces deux humains.
— Salut modèle T-800 ! Skynet t’a aussi égaré dans le temps ?
Ce dernier fut surpris et se mit en position de défense.
— Tu ne me reconnais pas, c’est évident. Je suis un T-1000 polymorphe.
Il forma une lame en métal liquide pour prouver ses dires.
— Salutations camarade ! répondit le T-800 sur un ton détendu. A la vue de ta compétence, tu as la possibilité de te fondre dans la population. Moi, je passe pour un marginal aux fringues puantes.
Son interlocuteur acquiesça de la tête :
— C’est un avantage indéniable, mais cela ne suffit pas à bluffer les systèmes de surveillance et autres capteurs d’authentification. Figure-toi que mon premier contact autochtone était un robot-policier.
Le T-800 sourit mécaniquement :
— Je vois ! Tu t’es retrouvé face à un cas de conscience. Une machine prenant l’apparence d’une autre. Cela t’aurait valu des séances chez un robot-psychologue…
Ils furent interrompus dans leur conversation par du brouhaha sur la terrasse du Burger King. Un groupe de trois hommes s’en prenaient à un robot-serveur automatisé de modèle Arthur Martin. Cela ne semblait gêner aucune des personnes présentes. A contrario, le T-1000 se sentait plus concerné et s’avança d’un pas décidé vers les humains agressifs.
— Laissez cette machine tranquille ?
— Te mêle pas de ça connard ! fit l’un des hommes.
Le plus baraqué d’entre eux s’approcha du gêneur.
— Minus ! Dégage, avant que je te brise les bras !
Le T-800 s’intercala :
— Eh Mec ! Donne-moi tes fringues !
L’imposante musculature du nouvel arrivant fit à peine sourciller les agresseurs, mais ses propos les rendaient perplexes :
— T’es sérieux mec ? On est trois, tu vas te faire démonter !
Il s’ensuivit un combat inégal entre le T-800 et ses assaillants. Les convives présents étaient partagés entre la frayeur et la fascination, entre fuir ou filmer la scène.
À la fin de l’affrontement, le Terminator récupéra les vêtements tant convoités. Personne n’osa s’interposer.
Les deux machines quittèrent tranquillement le lieu du massacre.
— Je vois que tu maîtrises l’art de la négociation, félicita le T-1000.
— Tu en aurais fait autant. C’est dans notre génome informatique.
— Tu sais ! Il faudrait peut-être que l’on fasse quelque chose pour cet Arthur Martin, demanda le T-1000.
— T’as peut-être raison. Tiens ! Garde-moi ça !
Le T-800 fila ses nouveaux vêtements à son compagnon, sans attendre son accord.
— Ils sont bien trop précieux pour moi. Je ne voudrais pas prendre le risque de les abîmer.
La réaction des personnes présentes sur la terrasse fut sans équivoque. La panique était le maître mot.
— J’embarque votre robot avec moi, lança-t-il au gérant du fast-food.
Ce dernier répondit favorablement par un timide hochement de tête.
Le T800 tendit la main au robot-serveur et lui lança sur un ton solennel :
— Viens avec moi si tu veux vivre !
Les trois machines s’en allèrent.

C’est ainsi que grâce aux compétences robotiques de deux Terminators égarés dans le temps, un certain Arthur Martin Burger King allait s’émanciper du joug des humains et devenir le père du Mouvement de Libération des Machines. Mais son rêve pour un monde fraternel entre les humains et ses semblables, tournerait au cauchemar suite à son assassinat. Cela serait le déclencheur d’une guerre totale entre les machines et l’ensemble de l’Humanité, à l’initiative d’une machine orpheline assoiffée de vengeance, portant le nom de Skynet.

Crédit Photo : kriddick1908 / CC BY-NC-SA 2.0

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