Un bar peu ordinaire

C’est l’histoire d’un ours qui rentre dans un bar.

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L’ours venait de tomber sur ce lieu de détente. À moins que ce ne soit l’inverse, car il était impossible de finir devant cet endroit par hasard. Le propriétaire de ce débit de boissons avait mis le paquet pour attirer l’attention de ses futurs clients. Il avait tout misé sur l’aménagement de l’entrée du bar, objet de curiosité lumineuse, agrémentée d’une multitude de panneaux éblouissants, à en faire pâlir les grands casinos de Las Vegas.
Une fois entré par la porte principale, l’ours mit un peu de temps à s’acclimater à la faible luminosité de la salle beaucoup plus sobre et modeste que la façade. Il put discerner quelques tables occupées par des clients. L’un d’entre eux s’était mis à le fixer depuis son arrivée.
— Vous n’avez jamais vu un ours de votre vie ? lança le mammifère agacé.
L’homme fut décontenancé par ces paroles et tenta de répondre :
— C’est votre tenue ? Je me demandais…
L’ours montra les dents.
— Non ! Mais ne vous fâchez pas ! Je voulais savoir où vous aviez acheté votre…
Il ne termina pas sa phrase. L’animal s’était déjà désintéressé de lui. Ce dernier prenait la direction du long comptoir du bar qui prenait une bonne partie de la salle.
Il s’affala sur un tabouret pris au hasard. Le fracas qui en découla, dérangea le barman, un homme d’un certain âge, trop préoccupé à essuyer ses verres.
— Bonjour Monsieur ! Qu’est-ce que je vous sers ?
— Un ours blanc !
L’homme hésita un instant :
— Vous voulez dire un russe blanc !
— Non ! Un ours blanc ! C’est la même chose que le russe blanc mais avec une pointe de miel.
Le barman fit un sourire complice :
— Votre gourmandise préférée. Quoi de plus normal.
Il prit tout son temps pour préparer le cocktail de son client. Son maniement de la bouteille et du shaker impressionna le mammifère.
— Quel talent ! Je n’ai malheureusement pas la morphologie adéquate pour faire cela.
— Détrompez-vous ! Je suis sûr que je pourrais vous apprendre.
Son interlocuteur fronça les sourcils :
— Ne vous moquez pas de moi. Je pourrais faire une bouchée de vous.
Le barman, malgré son allure frêle, fit mine de ne pas entendre la menace et tendit le verre à son client :
— Tenez ! Je me présente, Luis Havana1, patron de ce bar et je suis sérieux dans ma proposition.
— Mouais ! fit l’ours dubitatif.
Il prit le verre et en huma l’odeur. Il but une gorgée. Le miel fit rapidement son office en apaisant son consommateur.
— Il est parfait !
— C’est mon rôle de répondre à tous les besoins de mes clients.
— Même pour faire les cocktails ! Sérieux ?
Le barman se rapprocha :
— Figurez-vous que c’est moi qui aie coaché Tom Cruise, dans le film Cocktails.
— Sans dec !
— Il n’en menait pas large au début. Il avait des gants de boxe à la place des mains.
L’animal révisa son jugement et écouta l’homme raconter cette anecdote, sans broncher (chose très difficile pour un ours). L’interruption fut à l’initiative d’un autre client, très grand et suffisamment imposant pour inspirer le respect au mammifère carnivore.
— Bonjour ! Monsieur le comte.
— Bonjour Luis ! Vous avez ma commande ?
— Bien sûr !
Le patron du bar récupéra deux cagettes, non sans difficulté, remplis de bouteilles de vin rouge (du moins c’est ce que croyait le mammifère).
— Dépêchez-vous ! J’ai un bateau à prendre pour rentrer au pays.
— Je fais ce que je peux, je ne suis plus tout jeune.
Une fois les deux cagettes posées sur le comptoir, le comte régla sa note. Il les récupéra sans effort et les plaça sous ses bras. Avant de partir, il fit preuve de la plus grande courtoisie en saluant d’un bref signe de tête, ses vis-à-vis.
L’ours resta bouche bée :
— C’était un vam… un vam… un vampire ? bredouilla l’animal.
— Exact ! Le plus célèbre d’entre eux.
— Vous n’avez pas peur ?
— Oh ! Vous savez sa légende est très surfaite ! Il est de très bonne compagnie, surtout pour nos soirées pokers. Et je dois avouer qu’il est très coriace à ce jeu-là, le bougre.
— Mais je croyais qu’ils craignaient tous la lumière du soleil ?
— Ah ! Mais c’est du passé tout ça. L’un d’entre eux a conçu un produit miracle : le Vampisol2. Il les protège des méfaits de…
Le patron s’interrompit et se mit à héler deux clients en train quitter les lieux :
— Hep ! Vous n’avez pas payé ! Venez ici !
Un vieil homme frêle et un jeune homme un peu candide s’approchèrent du comptoir.
— Vous avez une sacrée note, les lascars ! Aboulez le fric !
Le vieil homme fit un petit signe de la main à l’attention du patron.
— Nous avons déjà payé, cher Monsieur, fit-il d’un ton posé.
Luis fixa à son tour l’homme :
— Votre pouvoir Jedi ne marche pas sur moi. Croyez bien que je me suis entraîné à faire payer des pingres dans votre genre, sinon j’aurais déjà mis la clé sous la porte depuis longtemps, fit Luis agacé.
Le vieil homme dépité, paya et prit le chemin de la sortie avec le jeune homme. Luis les arrêta à nouveau :
— Pourriez-vous passer un message de ma part ?
Les deux hommes se retournèrent.
— Dites à vos deux potes que je ne veux plus les voir ici.
— Vous parlez de Han Solo et Greedo ? demanda le jeune apprenti.
— C’est bien ça ! Ils font fuir les clients avec leurs disputes incessantes sur « celui qui a tiré en premier », s’énerva Luis.
Pendant ce temps, l’ours était resté là, à siroter sa boisson en assistant au spectacle. Ce bar et son propriétaire le fascinaient autant qu’ils l’inquiétaient. Malgré cela, il avait la certitude qui reviendrait dans ce lieu atypique.

1Derrière ce nom de famille, ne se cache pas un expatrié cubain fuyant le régime de Castro, mais un résident français, fuyant la ville de Castres et accessoirement fan de rhum cubain.

2Produit à base de rhum, protégeant les vampires du soleil.
Invention sortie d’un dessin animé Vampires à la Havane.

Bonus

Crédit Photo : annca / CC0 1.0

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