Tombé du ciel

Une journée pas comme les autres, dans la vie d’Alec, un jeune travailleur fêtard et enrhumé.

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Alec émit un éternuement en approchant de la porte d’entrée de l’entreprise. Au même instant, un autre salarié l’interpella :
— Eh, mec !
Ce dernier sursauta, avant de se tourner vers son interlocuteur :
— Ce n’est que toi Eric. Tu m’as fait peur, fit-il avec soulagement.
— Alors comment s’est passée la soirée d’hier ?
Eric n’eut aucune réponse.
— Tu n’as pas fini complètement bourré sur la pelouse humide ? poursuivit-il.
Alec fit un geste d’irritation à l’encontre de son collègue :
— Te moque pas de moi ! T’y étais !
— Ne le prends pas mal ! fit son collègue sur la défensive. C’était quand même drôle. Non ?
— Pas vraiment ! Je me suis tapé la honte !
— Rappelles-toi que le ridicule ne tue pas.
— Mouais ! Peut-être ! Si tu pouvais ne pas en parler à la machine à café, ça m’arrangerait.
— Promis juré !
— Ne fais pas de promesses que tu ne peux pas tenir.
Eric eut un léger sourire avant de reprendre :
— Tu m’as l’air d’avoir encore la tête dans les vapes.
— J’ai surtout chopé la crève, répliqua l’homme enrhumé de manière incisive.
Son collègue stoppa sa marche et rentra dans son bureau. Après avoir posé rapidement sa sacoche, il remit le nez dehors.
— On se voit à la pause café. Je t’en dois un. Dix heures, ça marche ?
— No Problemo ! J’ai bien besoin d’une boisson chaude pour me réchauffer, répondit Alec, avant d’éternuer de nouveau.
Son éternuement avait résonné dans tout le couloir et fait sursauter toutes les personnes présentes. Elles se retournèrent vers l’origine du bruit, par instinct de curiosité, mais en voyant la futilité de l’événement, tout le monde reprit ses activités, comme si de rien n’était.
Alec se dirigea vers son bureau, qu’il partageait avec trois collègues. Il posa brusquement son sac à dos sur son espace de travail, quand l’une des anses s’accrocha à un petit dispositif de pinces métalliques.
— Ah Merde !
Il courut pour essayer de sauver l’assemblage. L’ensemble servait de présentoir ostentatoire d’un nombre incalculable de photos de famille. Il appartenait à sa collègue d’en face, Laurence.
— Tu vas te faire engueuler. Ça c’est sûr, lança un homme.
Alec se retourna. C’était Jeff, l’un des trois colocataires du bureau, qui se tenait à l’entrée. Ce dernier venait juste d’arriver et l’observait en train de ramper pour récupérer les éléments du mécanisme qu’il avait fait tomber sur le sol, d’un air moqueur.
— Au lieu de te marrer, tu ferais bien mieux de m’aider avant que Laurence ne débarque.
— T’inquiètes ce n’est pas son heure. Elle amène ses gamins à l’école.
— Ce n’est pas une raison !
L’homme à la porte se décida à l’aider, pendant qu’Alec continuait à se défouler sur sa collègue absente :
— Et elle aussi, quelle idée d’avoir installé un truc pareil ! Son bureau ressemble à un vrai autel de prière !
— C’est pas faux !
— En plus, c’est pas fonctionnel.
— C’est artistique. Cela ne va pas forcément de pair avec le côté pratique, ajouta Jeff.
Les deux hommes finirent de ramasser tous les morceaux.
— Je ne suis pas un grand spécialiste, mais je pense que ceci est cassé, fit remarquer Jeff, l’objet concerné dans la main.
— Bon Sang ! On doit pouvoir le recoller.
— Je l’espère pour toi.
— Il faut que j’aille à la remise.
— Il faut que je me casse, dit Jeff.
— Et pourquoi ça ?
— Je ne veux pas être là quand Laurence arrivera. Elle pourrait se défouler sur moi.
Alec partit à la remise chercher de quoi réparer ses gaffes. Il ouvrit la porte et fouilla dans une petite armoire à droite de l’entrée. Il ne mit pas longtemps à trouver ce qu’il avait besoin. La personne responsable de la gestion de ce local savait y faire dans le classement et le rangement. Alec éternua une nouvelle fois. Il allait se retourner pour prendre la sortie, quand une main se posa sur son épaule. Le jeune homme sursauta de plus belle. Une personne avait surgit dans son dos. Alec se retourna et vit une jolie jeune fille très mince. Il ne voyait pas à quel moment elle était entrée dans la remise. Il devait être vraiment absorbé par ses recherches pour ne pas l’avoir entendu ouvrir la porte ou même la remarquer dans une pièce aussi exiguë. D’autant plus qu’elle avait la particularité d’être très faiblement vêtue pour un membre du personnel. Il était même étonnant qu’elle ait pu arriver jusqu’à ce local sans avoir été réprimandée par la responsable des Ressources Humaines, très à cheval sur le dress-code. Le jeune homme ne put s’empêcher de plonger son regard sur son décolleté. Il aurait pu rester dans cette position hagarde pendant des heures, si la jeune fille n’avait pas démarré la conversation.
— Bonjour Alec. Je m’appelle Lucie, fit-elle.
Le jeune homme sortit de sa torpeur admirative.
— Euh Oui !… Euh Non ! Non ! Rhabillez-vous ! Je ne veux pas avoir de problème avec la Direction !
— Mais… !
— Vous n’avez rien à faire là. Dégagez !
Alec agitait ses bras pour la faire déguerpir, tel un promeneur essayant de faire fuir un animal en pleine forêt.
— On n’est pas dans un bordel ! Laissez-moi tranquille !
La jeune fille lui décocha une grande gifle :
— Traitez-moi de pute tant que vous y êtes ! Et je vous prierais de calmer vos ardeurs.
La claque avait rendu le jeune homme plus calme et attentif. Elle l’avait presque désarçonné. Cela était très étonnant pour une jeune fille aussi frêle.
— Voilà qui est mieux ! Je vous trouve bien discourtois envers une fée qui est venue exaucer vos trois vœux, dit la jeune fille.
— Hein ? Une fée ? J’ai raté un épisode, là !
La réponse était tellement saugrenue que le jeune homme ne savait vraiment pas quoi répondre.
Lucie se vexa et tourna les talons :
— Je peux m’en aller si vous voulez !
— Euh… ! Sûrement pas habillée comme ça ! s’inquiéta le jeune homme.
— Vous êtes crétin, ma parole ! Une fée apparaît et voilà votre seule réaction ? s’agaça la jeune fille.
Le jeune homme se grattait le menton :
— Ben disons que j’aurais imaginé une bien différente entrée en scène pour un être dans votre genre.
— Ah Oui ! C’est vrai ! Au temps pour moi ! Ce sont les nouvelles procédures ! fit la fée.
— Restrictions budgétaires ? demanda du tac au tac le jeune homme.
— Pas du tout ! Il nous est interdit de faire des apparitions du genre pyrotechnique depuis que l’une des nôtres a mis le feu à un magasin de jouets en pleine fêtes de fin d’année.
— Bien sûr ! C’est évident !
Alec faisait mine de jouer le jeu, mais il commençait à croire qu’il était en plein rêve. Il était préférable de profiter tranquillement de la plastique irréprochable de la jolie fille, plutôt que de transformer ce doux rêve en cauchemar.
Il se mit à regarder autour de lui :
— Mais vous êtes arrivée comment ? Vous êtes sorti de ce tube de colle ? demanda-t-il en désignant l’objet du doigt.
— Quoi ? Non ! Bien sûr que non ! Vous voulez vous fâcher avec moi ? fit-elle énervée.
— Surtout pas ! Bien au contraire ! souligna-t-il avec malice.
La fée baissa d’un ton :
— Je crois que là vous confondez avec nos collègues du monde arabe, qui sortent des lampes ou d’autres objets du quotidien.
— Ah ! Vous m’en direz tant, fit le jeune homme.
— Mais vous n’êtes pas le premier à vous tromper, dit-elle agacée.
La jeune fille partit sur une longue diatribe sur leurs procédures d’apparitions, en des termes bien compliqués pour le jeune homme. Ce dernier finit par comprendre que cela était tout simplement un mécanisme de téléportation, comme on pouvait lire dans la littérature de Science-Fiction. On sentait beaucoup d’animosité, dans les propos de la fée, concernant ses collègues du monde arabe. Elle en venait à évoquer le marketing, les films Disney, comme Aladdin, qui semblaient être l’un des supports de publicité.
— Forcément ! Après cela, on nous oublie. Nous, les fées ! Du coup, tout le monde sursaute à notre arrivée. Il y en a même qui nous prennent pour des prostituées, termina la fée.
— Oui ! C’est bon ! Je suis sincèrement désolé ! fit Alec agacé.
— Ce n’est pas grave, répondit Lucie dépitée.
Alec voulut la réconforter :
— Si ça peut vous rassurer, je n’en mènerais pas large face à un génie sorti d’une lampe, non plus.
Elle reprit de plus belle :
— Vous avez raison de vous méfier d’eux. Ils vous promettent monts et merveilles avec leurs pubs, mais ça ne vaut rien face à notre savoir faire millénaire.
— Je vois que vos concurrents sont coriaces.
— Plus maintenant, fit la fée.
— Ah bon ?
— Figurez-vous qu’ils nous ont racheté suite à la crise économique de ces dernières années, rajouta-t-elle.
— Je n’en savais rien, répondit Alec. Je comprends mieux votre rancœur.
Le jeune homme se montrait conciliant pour ne plus vexer la fée, mais les propos de son interlocutrice lui paraissaient de plus en plus irréels. Alec espérait se réveiller sous peu.
— Depuis notre rachat, tout part de travers. Le service clientèle est devenu déplorable, reprit Lucie.
— Ça ! Je connais. J’y suis aussi confronté. Toujours le même souci, c’est…
— Une question de rationalisation des coûts, l’interrompit la fée.
— Exactement !
— Vous n’imaginez pas toutes les heures sups qu’on se tape, nous ici. On a tout juste dix minutes de pause pour vingt-deux heures de boulot par jour.
— Vous devriez faire quelque chose pour vos conditions de travail, conseilla le jeune homme.
— Vous avez un syndicat, reprit-il.
— Un syndiquoi ?
— Non rien ! Laissez tomber !
Alec songeait que ces fées devraient peut-être plus se préoccuper de leur sort, plutôt que celui d’êtres comme lui.
La jeune fille interrompit le jeune homme dans ses pensées :
— Je ne vous ais pas raconter la dernière qu’ils nous ont fait ? Ils ont eu une lubie qui nous a fait sauter au plafond.
— Non ! Mais ai-je le choix, répondit-il.
La jeune fille ne fit pas attention à la dernière remarque du jeune homme et poursuivit son histoire :
— Ils ont voulu nous obliger à utiliser leurs tapis volants comme moyen de locomotion.
— Je préfère ne pas imaginer ce que cela aurait pu donner dans ce local, fit remarquer le jeune homme. Vous auriez eu du mal à le garer ici.
La fée regarda autour d’elle.
— Excellent argument ! On n’y avait pas pensé. Mais on a réussi à défendre notre identité culturelle autrement.
La jeune fille se mit à regarder ce qui lui servait de montre :
— Hou-là là ! Ce n’est pas que je ne vous aime pas, mais j’ai un planning à respecter. Et je ne veux pas finir à des heures impossibles.
La fée reprit aussitôt :
— Bon ! Je vais m’occuper de vous vite fait. Elle bomba le torse, ce qui rendit Alec des plus attentifs :
— Monsieur ! J’ai l’honneur de vous octroyer trois vœux, annonça-t-elle de manière solennelle. Tout est possible à l’exception de toute forme d’atteinte ou dégradation sur toute forme de vie ou objet. Par exemple, la destruction d’une maison, le meurtre d’un voisin…
— Encore heureux. Votre institution aurait mauvaise presse.
— Veuillez ne pas me couper, s’il vous plaît. Donc comme je disais, tout ce qui a été précédemment cité est devenu interdit suite à la directive 1153.
— A parce que cela n’a pas été toujours le cas ? s’étonna le jeune homme.
— Il semblerait que non. Depuis toute petite, on me raconte que nos ancêtres avaient très fort à faire, suite à des demandes incessantes de génocides. C’était très à la mode au Moyen Âge. Beaucoup de chevaliers aimaient à se faire remarquer en société. Ces souhaits auraient été à l’origine de l’élaboration de cette directive.
— J’imagine que cela faisait un peu mauvais genre. Cela ne respectait pas trop les préceptes humanistes de certaines croyances et religions.
— Pas du tout ! J’ai cru comprendre que c’était un problème au niveau de notre service des Ressources Humaines. Une carence en personnel pour traiter toutes ces demandes.
Le jeune homme resta bouche bée.
— Mais je vous rassure. On s’est bien modernisé depuis, reprit la fée.
— Je ne sais pas si cela va me tranquilliser de savoir ça. Vous êtes un peu des gros malades, fit-il avant de hurler :
— C’est quand que je sors de ce putain de rêve !
— Vous allez bien Monsieur ? demanda-t-elle inquiète.
Elle regarda à nouveau sa montre de fée :
— Bon Sang ! Je suis à la bourre, fit-elle. Faut dire que vous n’arrêtez pas de me faire parler !
— Ça va être de ma faute maintenant, s’énerva le jeune homme.
— Le plus simple, dites-moi ce que vous voulez, je vous dirais si cela est dans mes cordes.
— Je voudrais me réveiller.
— Je crois que cela ne va pas être possible.
— Et pourquoi ça ?
— Parce que vous l’êtes déjà. Vous pourriez faire un effort, je suis pressée, fit-elle d’un ton sec.
La jeune fille fixa le jeune homme de façon glaciale. Cela incita ce dernier à se presser de faire un choix.
— Bon OK ! Voici mon premier vœu… Ça c’est facile… J’aimerais ne plus avoir de problème d’argent.
— Un grand classique celle-là. Attendez une seconde.
La jeune fille mit ses lunettes et sortit un gros livre de dessous sa jupe. Alec n’osait pas imaginer où elle avait bien pu le ranger.
— Page cent quarante-deux. Je crois que j’ai ce qu’il faut.
La fée fit un geste de la main rapide.
— Procédure appliquée. Du moins, je l’espère.
— Et ? Ça y est ? demanda Alec avec une légère hésitation.
— Oui ! Vous serez livré dans les prochains jours.
— Merci beaucoup ! répondit Alec avec joie.
— Quoi d’autre ?
— Ben, j’avoue que je sèche un peu. Faut dire que vous me mettez le stress. Cela m’empêche de réfléchir.
Sur ces mots, Alec essaya d’amadouer la jeune fille avec un sourire charmeur.
— D’accord ! Je ne suis plus à deux minutes près. Et puis, je viens de me souvenir qu’il me restait de la paperasse à finir, répondit la fée.
La fée s’attela sans tarder à la vérification de ses frais de déplacement du mois en cours.
Alec se mit à réfléchir. Mais il se retrouva vite embrumé par toutes les idées qui lui traversaient l’esprit. Tout ce qui le tentait était un ensemble de pièges mesquins envers des personnes qui lui avait créé des ennuis. Un sourire se dessinait sur son visage à chacune des possibilités qui se présentait.
— Bon Sang ! Il faut que je me ressaisisse, songea-t-il. Il faut que je trouve une autre approche que la vengeance.
Le jeune homme était toujours en pleine réflexion quand une sonnerie retentit.
Après un bref sursaut, il regarda autour de lui, la présence d’un téléphone, mais ne vit rien. Cela aurait été très étonnant dans une remise de fournitures de bureau.
Il vit la jeune fille sortir un appareil de petite taille de dessous sa jupe et appuya sur un bouton, une fois qu’il était à son oreille.
— Allô ! Ah ! Salut Jenny ! Qu’est-ce que tu deviens ?
Alec en profita pour se mettre en position d’attente. Il craignait que cela dure un peu. Il prit appui sur une armoire.
— Comment ? Ta sœur a eu une crise cardiaque ?
Sur ces mots, le jeune homme faillit partir à la renverse. Le cri strident de la fée l’avait effrayé. Il se mit la main à la poitrine.
— Elle va passer sur le billard, fit la fée à son interlocutrice. Pas de souci, j’arrive tout de suite. Pas grave, si je me fais engueuler par les employeurs.
La jeune fille raccrocha et se tourna vers Alec.
— Je dois y aller. Désolé de partir aussi brutalement. Mais vous comprenez… une amie en détresse.
— Hein !
— De toute façon, nous en avons terminé. Vous pouvez contacter notre service après-vente si besoin.
— Attendez…
Mais la fée avait déjà disparu.
— Je ne savais pas que les fées pouvaient avoir des problèmes de santé, songea-t-il. Mais qu’est-ce que je raconte. Je suis en plein rêve.
Le jeune homme quitta la remise, un peu déconcerté. Son état ne persista pas longtemps quand sa collègue Laurence lui tomba dessus. Elle était dans une rage folle. Elle avait un langage plus qu’ordurier, contrairement à son habitude. Une chose était sûre, Alec n’était pas dans un rêve, mais plutôt dans un cauchemar. A moins qu’il ne soit tombé en enfer. A la mine rougeoyante de sa collègue, cela semblait probable…

Epilogue

Alec n’avait pas rêvé. Son vœu avait bien été exaucé et il n’eut plus de soucis financiers. Mais il n’en était pas riche pour autant, car l’argent arrivait par versements réguliers en fonction du découvert de son compte bancaire.
Cependant la fée avait fait une petite erreur dans la procédure du vœu, qui allait coûter cher au jeune homme.
Il reçut la visite surprise d’agents de la brigade financière. Il avait été placé en garde à vue et mis en examen pour détournement de fonds par le biais d’une société écran.
Après quelques éternuements pour prévenir le service après-vente de la société des fées, il fut libéré et ses problèmes judiciaires disparus comme par enchantement.
Suite à cette mésaventure, il ne vint pas à l’esprit du jeune homme de porter réclamation sur la non-obtention des deux autres vœux ou de faire valoir quoique soit d’autre. Il avait eu assez d’ennuis avec cette étrange société et ses dangereuses employées. Il est préférable d’obtenir ce que l’on souhaite par soi-même, car l’argent ne tombe pas du ciel.

Crédit Image : Soulkas / CC BY-NC-ND 2.0

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